Mon vélo
Par Charlayeur • 13 février 2008 • Categorie: NouvelleParfois mon vélo reste attaché toute la journée sur le parking de mon lieu de travail. Il se trouve au bord d’une route assez fréquentée. D’ici, on peut apercevoir l’océan, à quelques mètres à l’ouest.
Aujourd’hui il ne restera pas attaché : à midi je rentre, chez moi, déjeuner. Je ferme à double tour la porte de mon bureau, descends l’escalier métallique jusqu’au rez-de-chaussée et sors du bâtiment. Je marche quelques mètres, le temps d’ajuster mon bonnet, fouiller dans la poche de ma veste pour en sortir mon trousser de clés. Je le fais tourner entre mes doigts pour trouver celle qui ouvre le cadenas de mon vélo. Ou plutôt du seul cadenas que j’utilise sur les quatre que transporte en permanence mon deux-roues blanc et bleu.
Encore quelques pas et j’y suis. Je le libère du parking en métal où attendent patiemment ses compères. Je range mon trousseau de clés dans ma poche, j’enfile mes gants, je prends appui sur le guidon, lève ma jambe droite que je passe par-dessus la selle, et, debout sur la pédale la plus haute, je lâche tout mon poids… Il se met en mouvement, et en dix secondes à peine nous voilà lancés sur la piste cyclable qui nous amène jusqu’au chantier naval. Là, je m’amuse à trouver les trajectoires les plus optimales pour maintenir ma vitesse tout en slalomant entre les morceaux de verre brisés, au sol, qui reflètent les rayons du soleil. Mon vélo répond instantanément à chacun de mes gestes les plus légers soient-ils. Lorsque je fatigue, je lâche le guidon, et je me redresse sur la selle. Je trouve tout de suite l’équilibre. Il file droit malgré les imperfections de la piste.
Nous traversons des passerelles pour rejoindre le vieux port, quelques zones piétonnes et des carrefours ou redoubler d’attention n’est pas un luxe. Nous empruntons des voies de bus, plus sûres. Encore quelques petits efforts et nous arrivons à bon port. Je freine du frein gauche, le seul qui fonctionne vraiment, et je descends de ma monture.
C’est instant est toujours un peu spécial. Non que ce soit un moment extraordinaire, juste un peu spécial. Flotte dans l’air une vague impression d’avoir parcouru un nouveau bout de chemin sans encombres, là ou des dizaines de voitures nous ont frôlé, ou le vent de face nous à retardé, ou le verre brisé nous a épargné, ou la météo a été relativement clémente et ou la police ne nous a pas surpris à emprunter un sens interdit, à rouler sur un trottoir, à griller un feu rouge… Ce petit voyage, souvent le même, jamais au même rythme, toujours avec de nouvelles surprises, et bien nous l’avons à nouveau traversé. C’est un moment de calme où je ne sens plus le vent glisser sur mon visage, son guidon vibrer entre mes mains, jusque dans mes épaules, et où mes jambes sont enfin au repos et à terre.
Je l’attache au panneau « sens interdit » en face de chez moi, le temps de monter déjeuner. De ma fenêtre je peux le voir. Il est là ou je le laisse. Invariablement. Il attend. Il m’attend.
Je redescends de chez moi, laisse passer une voiture qui arrive par la gauche, je traverse et j’ai déjà la clé prête pour détacher le cadenas. Il attend. Je fais pivoter le guidon et le pousse en avant pour le mettre dans l’axe de la rue qui remonte vers la place centrale. Je laisse passer une voiture, et nous partons, direction le parking à vélo de mon lieu de travail. Après le déjeuner, le trajet est toujours plus difficile. Je suis moins prompt à faire des efforts. Mais il s’adapte à mon rythme, toujours. Quelque soit l’inclinaison de la piste, la force du vent, où ma simple condition physique du moment.
Arrivé au parking, je l’attache à nouveau. Toujours le même rituel, je déroule le cadenas qui entourait le guidon comme le ferait une écharpe. Je le fais passer entre les rayons de la roue avant, et autour des barres métalliques du parking à vélo. Je fixe le cadenas et vérifie qu’il est bien fermé.
Je remarque que je l’ai attaché à côté d’un vélo auquel il manque la roue arrière. Le cadre et la chaîne traînent par terre. Un vélo avec une seule roue, ce n’est plus un vélo ! N’est-ce pas ?
Je tourne les talons et me dirige vers la porte d’entrée du bâtiment tout en déboutonnant ma veste, et en sortant mon badge d’accès.
La journée passe. La nuit est encore tombée vite ce soir, tandis qu’une épaisse brume a pris possession de la ville. Il est déjà 20h00. Je laisse la porte du bâtiment claquer derrière moi. J’ai ajusté mon bonnet avant même de sortir, cette fois. Je fouille dans ma poche, fais tourner le trousseau de clés, et trouve instinctivement celle qui nous permettra de rentrer au bercail. Encore quelques pas et le parking est en vue après le coin du bâtiment.
Quelque chose cloche. Je ne le vois pas. Pas à l’endroit ou je l’avais laissé. L’endroit où il est censé attendre. Où il est censé m’attendre. Plus je m’approche et moins je le vois. Mes yeux ont bien délimité le parking et scrutent à une vitesse incroyable chacun de ses recoins. Je cherche dans ma mémoire l’endroit ou j’ai pu le laisser. Peut-être n’y avait-il plus de place et je l’aurais alors attaché ailleurs. Soudain mon regard se pose sur le vélo qui n’en est plus un. Le vélo à une seule roue. Je m’en approche lentement, puis je le regarde de plus prêt. Je reste devant lui, le regarde et je ne pense à rien. Mon vélo n’est plus à côté de lui. Je reprends enfin mes esprits et je me mets à regarder partout autour de moi, à sa recherche, de quelqu’un qui serait en train de me jouer un mauvais tour… mais en vain, il fait nuit, le brouillard m’empêche de voir loin. Mais je comprends vite que personne ne me joue un tour à cet instant, et que mon vélo n’est pas là. Le parking semble si vide. Je comprends enfin ce qui vient de se passer…
Il est parti se balader.
Je marche vite le long de la piste cyclable. Je ne me rends plus compte des distances, je ne reconnais pas la piste… le bout du chemin est si loin. J’ai tout le temps de penser à Lui. Toutes ces questions me viennent à l’esprit. Ou est-il allé ? Ou est-il ? Pourquoi est-il parti ? Pourquoi maintenant ? Comment s’est-il libéré de ce cadenas que j’avais pourtant vérifié ? Est-il loin ? Peut-être tout près ? Peut-être derrière moi ? Peut-être essaye t-il de me rattraper ? Non, il l’aurait déjà fait depuis le temps que je marche. Je ne me retourne pas. Je regarde avec insistance tous les gens que je croise. Peut-être que eux savent ? Je n’ose pas leur demander.
Bien, je n’ai plus qu’à imaginer, tout seul, ce qu’il devient.
14h00. Je tourne les talons et me dirige vers la porte d’entrée du grand bâtiment gris ou je travaille, tout en déboutonnant ma veste, et en sortant mon badge d’accès. Il me regarde disparaître au coin. Puis il regarde vers l’ouest, à quelques mètres, et il voit l’océan. Il détourne le regard, et se remet à attendre. Mais l’horizon est trop beau. Il ne l’avait jamais vu aussi bleu, aussi droit, aussi loin… il ne peut plus s’empêcher d’y penser. Il le scrute à nouveau. Puis il se résigne et regarde à l’est. A l’est ou la brume a déjà entamé sa bataille gagnée d’avance sur la ville. Il pense soudain qu’il ne peut pas rester là, qu’il doit absolument voir l’horizon de plus près avant que la brume ne l’engloutisse lui aussi. Dans un sursaut, le lien qui le maintenait, qui le faisait attendre, éclate en mille morceaux. Il est libre. Libre d’aller voir l’horizon de plus près. Il prend d’abord soin de se secouer le guidon, puis la selle, pour se désengourdir. Puis il regarde autour de lui. Il connaît tous les dangers des pistes de la région. Il regarde une dernière fois la brume s’abattre au loin, à l’entrée de la ville. Il part.
Les premiers mètres sont un peu déroutants. C’est la première fois qu’il part seul. Il ressent à la fois une certaine appréhension, et un tel sentiment de liberté. Il longe doucement le trottoir et le bâtiment ou je travaille. Il pense à moi. Mais très vite il regarde vers l’océan, et son regard s’émerveille à nouveau. Il accélère, s’engage sur la route. Il n’y a pas de voitures qui le frôlent, pas de gens qui traversent sans regarder, il n’y a personne. Il arrive au bord. Au bord de
Debout face à la mer, il regarde. Il se demande jusqu’où il peut regarder. Est-ce que l’horizon est toujours comme ça ? Est-ce qu’il cache toujours quelque chose ? Est-ce qu’il est le même partout ? Sur toutes les mers ? Sous toutes les latitudes ? Il entreprend alors de vérifier par lui-même. Il commencera par longer la côte vers le sud, pour échapper à la brume. Il verra son premier coucher de soleil, et il pensera : si le soleil est si petit derrière l’horizon, alors l’horizon me réserve bien des surprises.
Mon vélo est parti, et il est parti loin. Il est parti parcourir les côtes du monde entier. Il est parti goûter à tous les sels, parti juger de la force de toutes les vagues, parti contempler les courbes de tous les horizons. Et il ne reviendra peut-être jamais. C’est une entreprise de longue haleine.
J’arrive. J’arrive enfin chez moi. Et je ressens une fatigue molle. Une fatigue dénudée de cette sensation d’avoir parcouru à nouveau le chemin sans encombres. Je suis juste fatigué. Il m’a fallu moins de temps que je ne pensais pour revenir seul, mais le temps m’a semblé bien long.
Il me faut en parler. Je ne peux pas garder ça pour moi. Mon vélo a entrepris de voir le monde, sans même m’en avertir, sans même laisser un mot, un signe. Il me faut en parler. Une amie me prête alors un vélo, un vélo sans âme et sans air dans les poumons. Une autre me prête de quoi le regonfler et m’offre en prime un peu de chocolat. Peut-être parce que j’ai l’air d’être en peine. Un autre ami, enfin, me prête un gros cadenas et sa clé, pour éviter que ce vélo ne s’évade à son tour.
Je rentre chez moi sur ce vélo que je ne connais pas. Mes muscles ne font pas les mêmes efforts, mon corps n’est pas positionné de façon normale sur la selle, sur cette selle qui se démet à chaque relief de la piste. Je le rentre le soir dans le petit local ou j’avais l’habitude de mettre mon vélo à l’abri des regards et de la météo changeante. Je sais que demain, c’est avec ce compagnon de rechange que je suivrai la route jusqu’à mon lieu de travail. Je n’ai rien contre lui, au contraire, il va m’être bien utile, mais il n’est juste pas mon vélo.
Deux jours passent. Je commence à comprendre son fonctionnement. Mais il semble que lui n’ait pas vraiment envie de comprendre le mien. J’arrive désormais à remettre la selle en place dès qu’elle se démet, et cela sans même m’arrêter. Je slalome difficilement entre les bouts de verre du chantier naval, je m’habitue doucement au freinage, et je réalise que le frottement des pneus sur le sol produit un son que je ne connaissais pas. Il ne s’adapte pas à mon rythme. Il est un vélo. Et je le prends pour aller travailler et rentrer chez moi le soir.
Hier soir je suis sorti du bâtiment et mes gestes habituels avant d’arriver au parking étaient différents. Je ne cherchais pas le trousseau dans a bonne poche. J’étais déjà devant le vélo alors que je cherchais encore la bonne clé pour ouvrir le cadenas. Une fois sur la selle mouvante, je regardais mes pieds pour voir s’ils étaient bien positionnés sur les pédales. Je ne me sentais pas à mon aise sur ce vélo, je n’avais pas fière allure.
Ce soir, je sors du bâtiment, et je cherche du regard le vélo qu’on m’a prêté. Il est là. Je m’approche du parking, las. Dans un moment de rêve, ces moments ou les fantasmes rencontrent la réalité puis s’évanouissent instantanément et pour toujours, je vois mon vélo sur le parking. Pas à l’endroit ou je l’avais attaché deux jours auparavant. Non à une autre place. Mais mon regard ne se détache pas de ce fantasme. C’est comme si mon vélo était vraiment là. Il lui ressemble beaucoup en tout cas. Puis je songe que ou qu’il soit en ce moment, peut être me voit-il en rêve lui aussi.
Je m’approche lentement, je sors petit à petit de ce moment d’égarement au goût si particulier que je ne saurais décrire si ce le comparer à la saveur de petites miettes de bonheur ramassées sur le bord d’une table et placées sur le bout de ma langue.
Je sors de ce moment d’égarement mais mon vélo est toujours là ! Il lui ressemble. Il a la même allure. La même présence. Au-delà de son blanc et son bleu, et de sa silouhette que je reconnaîtrais entre mille silhouette de milles autres vélos, il a cette petite onde qui s’échappe de lui et qui balaye à grands coups tous mes doutes. C’est mon vélo ? Je m’approche encore. Comme mon vélo, la petite sonnette est cassé. Comme mon vélo il y a un gros cadenas à la selle que je n’utilise jamais. Mais il manque les autres cadenas. Je m’approche encore, et la pédale de droite est abîmée, comme celle de mon vélo. J’attrape mon trousseau, saisi la clé du gros cadenas que j’avais malgré tout sur moi. Et je l’enfonce dans la serrure. Elle y rentre avec une aisance si chaleureuse qu’un sourire me gagne, et que mon cœur hésite entre accélérer ou s’arrêter un instant. J’attrape le guidon, puis je le lâche. Je regarde la roue avant, elle n’est pas attachée. C’est mon vélo. Il est revenu. Il est revenu.
Je regarde tout autour de moi au cas ou quelqu’un l’ait vu revenir. Mais il n’y a personne. Et pourtant je ne me sens pas tout à fait seul. Il y a cette présence. C’est mon vélo. Mon vélo qui est revenu et qui attend. Qui m’attend.
Je me rappelle que l’autre vélo est là lui aussi. Je me rappelle également d’une histoire que m’avait raconté un homme, qui un jour lui aussi avait entendu l’écho de la mer. Dans cette histoire il pédalait sur son vélo, qu’il guidait d’une main et, de l’autre, il tirait un second vélo. C’est ce que je fis. J’avais fière allure sur le chantier naval, et je me sentais si bien sur cette selle si familière. Et je ressentais à nouveau le vent sur mon visage.
Il avait sûrement une bonne raison de partir mon vélo, mais sans nul doute en a-t-il eu une meilleure de revenir. Je reste persuadé qu’il les a vus tous les horizons du monde. La seule chose que je ne m’explique pas, c’est comment il a parcouru tout ce chemin en seulement deux jours. Mais rien n’est impossible. N’est ce pas déjà extraordinaire qu’il ait réussi à se libérer de ce parking à vélo ?
Avant, mon vélo, je l’aimais bien, sans plus. Maintenant je l’aime bien… tout court.
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Tres bon, il a du aller faire une bataille de vase à Ares (en 2j c’est possible !)